La tenségrité : une intelligence du vivant en continuité
Dans le corps, les os jouent le rôle d’éléments compressifs discontinus, tandis que les tissus mous — muscles, fascias, tendons, ligaments, peau — constituent un réseau de tension continu. Cela implique une réalité simple et fondamentale : aucune action n’est locale. Un appui, un geste, une contrainte se diffuse à l’ensemble du système. Le corps ne fonctionne pas par segments indépendants, mais comme une totalité organisée, cohérente ou non.
Cette logique ne s’arrête pas au niveau visible du corps. Elle se retrouve également à l’échelle cellulaire. À l’intérieur de chaque cellule, le cytosquelette forme un réseau dynamique de filaments en tension et en compression qui organise la forme de la cellule et sa capacité d’adaptation. La cellule ne subit pas passivement les forces : elle les perçoit, les transmet et s’y ajuste. Le même principe d’organisation se répète donc à différentes échelles, du microscopique au macroscopique.
Cela change profondément notre manière d’aborder le mouvement, la posture et la santé. Chercher à corriger une forme isolée, renforcer un muscle ou redresser un corps revient souvent à ignorer l’intelligence d’adaptation globale du système. Le corps ne cherche pas la stabilité, mais l’équilibre — un équilibre mobile, sensible, capable de se réorganiser en permanence en fonction des contraintes rencontrées.
Dans cette perspective, les émotions occupent une place centrale. Elles ne sont pas séparées du corps : elles génèrent des états de tension spécifiques qui modifient l’organisation globale du système. Un état émotionnel répété, une vigilance constante, une opposition durable s’inscrivent peu à peu dans la répartition des tensions. Le corps s’organise alors en réponse à ce qu’il perçoit comme nécessaire pour faire face au monde.
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Lorsque cette organisation perd en cohérence, le mouvement devient plus coûteux, plus fragmenté, parfois douloureux. À l’inverse, lorsque les tensions peuvent se moduler et circuler librement, le mouvement s’allège, gagne en précision, et demande étonnamment peu d’effort. La mécanique corporelle devient alors le reflet d’une manière d’être en relation : relation à la gravité, à l’espace, aux autres.
Cette lecture entre en résonance avec des visions du monde dans lesquelles l’être humain n’est pas pensé comme séparé de son environnement. Dans de nombreuses cultures asiatiques ou animistes, il n’est pas question de vivre dans la nature, mais d’en faire partie. Les forces qui traversent le corps sont les mêmes que celles qui traversent le vivant dans son ensemble.
À l’inverse, la pensée occidentale a longtemps fragmenté : le corps d’un côté, l’esprit de l’autre ; l’humain ici, la nature là-bas. Cette séparation rend difficile la compréhension des systèmes vivants, et plus encore leur préservation. On tente de corriger des effets sans interroger l’organisation globale qui les produit.
La tenségrité ouvre alors une autre perspective. Non seulement sur le corps, mais sur notre place dans le monde. Un système vivant ne se stabilise pas par la contrainte, il s’équilibre par la cohérence. Penser l’humain comme une partie intégrante d’un vaste système de tenségrité — ni extérieur, ni dominant — pourrait bien transformer notre manière d’aborder à la fois la santé, la relation et les enjeux environnementaux.
À cette condition, prendre soin du corps, prendre soin des relations et prendre soin du vivant cessent d’être des démarches distinctes. Elles deviennent les expressions d’un même mouvement : celui d’un ajustement plus juste à l’ensemble dont nous faisons partie.



